samedi 10 août 2013

Analyse Musicale #5 - Let's Rock !


This...is...sparta !

Au cours de mes analyses musicales, j'ai traité successivement de thèmes principaux de jeux vidéos (Super Metroid, Europa Universalis III), de thèmes de donjons (Pokémon Donjon Mystère) et de thèmes de combat (Okami). Pour cette cinquième analyse musicale, je vous propose d'étudier ensemble une musique d'un tout autre genre que ce que je vous ai habitué jusqu'ici. Vous savez ce que ce sont les crédits ? Mais si, ce moment à la fin du jeu où l'équipe de développement défile et que le joueur a trop souvent tendance à négliger. Pourtant, beaucoup de jeux proposent d'excellents thèmes de fin. C'est le cas du thème qui nous intéresse. Il s'agit de Rock of Mages, tiré d'un très bon hack and slash sorti en 2006 sur PC : Titan Quest.

Le titre du morceau est en lui-même tout un programme : il s'agit en effet d'une musique typée rock. Cela implique deux choses : une instrumentation spécifique et une structure plus relâchée que les morceaux plus classiques auxquels je vous ai accoutumé jusqu'ici. Exit donc les violons et trompettes et place aux sonorités saturées des guitares électriques ! Voyons donc comment les caractéristiques de ce genre, auquel on est plus accoutumé dans le domaine des OST de jeux vidéos restreint dans le cadre étriqué des remix et autres remakes de thèmes originaux, converge avec la thématique du jeu et le contexte même de crédits. Ces trois éléments ont en effet une influence fondamentale si l'on veut comprendre comment est construit le morceau et ce qu'il veut exprimer. On va donc commencer sans plus tarder cette analyse musicale qui sort des sentiers battus.

En bon morceau de rock, on commence très fort avec un prologue qui déchaîne pleinement la puissance des guitares. S'étendant jusqu'en 0 : 21 avec notamment un crescendo qui accentue la puissance de ce prologue à partir de 0 : 14, il laisse ensuite la place au thème en lui même du morceau. Ce début de morceau obéit à une symbolique très claire : il s'agit de marquer la puissance de son personnage et la gloire qu'il a retiré de son combat final. Clairement épique, le registre comme l'instrumentation saturée et le rythme soutenu participent pleinement à cet effet. Le thème, qui s'étend de 0 : 21 à 0 : 26 pour ensuite revenir fréquemment tout au long du morceau, renforce encore cette dimension héroïque qui est au cœur de l'ambiance mythologique du jeu.

En revanche, pour épique que soit le combat, il n'en est pas moins semé d'embûches comme nous le rappelle l'intervention de passages improvisés qui altèrent le thème à de nombreuses reprises. Citons par exemple le passage entre 0 : 34 et 1 : 04 qui est bien représentatif de cette tension. Expression par excellence de l'anticlassicisme du rock, ce phrasé veut nous montrer que la victoire n'est jamais donnée et que pour arriver au bout du jeu le joueur a dû surmonter des obstacles innombrables. Joies et peines, telles est le lot commun de tout héros. La suite de la mélodie est encore plus intéressante. A partir de 1 : 04, les chœurs interviennent. Donnant une raisonnance plus lyrique et solennelle à l'ensemble, ce passage accentue ce côté déséquilibré entre un héros fragile et des créatures surnaturelles plus fortes les unes que les autres. Ce n'est qu'ainsi que la dimension héroïque est atteinte : en montrant l'exceptionnalité du parcours du joueur. Le climax de ce mouvement est d'ailleurs atteint entre 1 : 17 et 1 : 43 avec ni plus ni moins qu'une véritable version a capella du thème, déphasée avec l'instrumentation, qui donne une aura quasi-divine à la mélodie. On s'attendrait presque à voir Zeus descendre des cieux pour nous féliciter in media res.

Là est l'essentiel du propos du morceau. Tout le morceau gravite en fait autour de ce thème et alterne entre ces trois notions : gloire, fragilité et héroïsme. Le premier concerne le héros en lui-même, le second sa mortalité, le troisième le caractère désespéré de son combat. Mais à la fin, et c'est là l'objet de ces crédits, vient la victoire. C'est là qu'intervient plus loin dans le morceau un moment de pause assez long où le rythme se ralentit et où l'instrumentation est moins saturée. Plus paisible, on peut le retrouver entre 3 : 31 et 3 : 58. Véritable respiration dans le morceau, il parachève la structure musicale de l'édifice en lui donnant une finalité que l'épilogue vient incarner entre 3 : 58 et 4 : 38. Reprenant le thème, ce passage le rend répétitif et lent afin de clore le combat symbolique qui s'est déroulé dans les minutes qui ont précédé, combat symbolique qui est bien entendu l'écho du combat réel du joueur tout au long du jeu comme on l'a expliqué plus haut.

Venons-en maintenant à la dernière partie du morceau. Alors que l'on pense que tout est fini, la musique reprend de plus belle à partir de 4 : 41. L'instrumentation se réveille, le rythme s'affole : le combat semble de retour. C'est là que se déchaîne toute la fureur des guitares. Avec beaucoup de passages improvisés qui se mélangent au thème, il s'agit d'un moment un peu à part qui veut nous faire comprendre que rien n'est jamais terminé et que tout est un éternel recommencement. La boucle est bouclée.

Voilà donc ce qu'il y avait à dire sur ce Rock of Mages. Un très morceau de rock assurément, agréable à entendre et surtout qui dépayse après une OST certes de très bonne facture, mais aussi très classique. Si les sonorités sont différentes et la structure plus relâchée, le morceau ne manque toutefois pas de cohérence et tout est étudié de manière à ce que la dernière musique du jeu soit le miroir de ce qu'a été le jeu afin qu'il reste ancré dans la mémoire du joueur pour l'éternité, de même que ses exploits au cours du jeu le seront pour les siècles à venir. Et on peut dire que l'objectif a été atteint ! Allez, je vous donne rendez-vous une prochaine fois pour une nouvelle analyse musicale. On quittera cette fois les terres de la mythologie pour retourner dans le pays du soleil levant ! Comme d'habitude, vous pouvez retrouver la structure complète du morceau ci-dessous.

Structure :

(1) Prologue
(2) Prologue accentué
(3) Thème
(4) Improvisation
(5) Choeur
(6) Transition
(7) Thème - A Capella
(8) Thème - Improvisation
(9) Pause
(10) Decrescendo
(11) Ralentissement
(12) Thème - Ralentissement

0 : 00 => 0 : 14 (1)
0 : 14 => 0 : 21 (2)
0 : 21 => 0 : 26 (3)
0 : 26 => 0 : 34 (9)
0 : 34 => 1 : 04 (4)
1 : 04 => 1 : 15 (5)
1 : 15 => 1 : 17 (6)
1 : 17 => 1 : 43 (7)
1 : 43 => 1 : 45 (6)
1 : 45 => 1 : 50 (9)
1 : 50 => 2 : 18 (8)
2 : 18 => 2 : 30 (7)
2 : 30 => 2 : 33 (6)
2 : 33 => 2 : 45 (7)
2 : 45 => 2 : 46 (9)
2 : 46 => 2 : 58 (7)
2 : 58 => 3 : 00 (6)
3 : 00 => 3 : 26 (9)
3 : 26 => 3 : 28 (6)
3 : 28 => 3 : 31 (10)
3 : 31 => 3 : 58 (11)
3 : 58 => 4 : 38 (12)
4 : 38 => 4 : 41 (10)

4 : 41 => 4 : 48 REPRISE

4 : 48 => 5 : 08 (9)
5 : 08 => 5 : 15 (3)
5 : 15 => 5 : 36 (8)
5 : 36 => 5 : 42 (3)
5 : 42 => 6 : 04 (10)




Musique composée par le groupe Bang Camaro

samedi 3 août 2013

Analyse Philosophique #4 - Le procès de la culture


"La culture, c'est comme la confiture : moins on en a, plus on l'étale !"

On dit souvent de l'Homme deux choses. On affirme tout d'abord qu'il est par nature un animal politique, pour ne citer qu'Aristote. On décrète également qu'il est un être de culture, ce qui le distinguerait du règne animal qui serait ainsi dépourvu de cette spécificité. On oublie néanmoins trop souvent que ces deux notions sont intimement liées. Qu'est-ce que la culture ? En voilà une question simple. La réponse pourrait pourtant l'être beaucoup moins. C'est à cette thématique que je vous propose de réfléchir ensemble dans cette quatrième analyse philosophique.

Pour la plupart d'entre nous, la culture c'est d'abord et avant tout ce qui n'est pas nécessaire à notre survie. Les plus bassement pragmatiques diraient même qu'elle ne sert à rien. La culture, c'est la littérature. La culture, c'est la musique. La culture, c'est le cinéma. La culture, c'est le jeu vidéo aussi pour certains. Pourtant, une telle définition pose également deux autres questions : celle de l'art et des critères esthétiques. En effet, certaines œuvres reçoivent un tel succès qu'on les qualifie d'oeuvres d'art. A l'inverse, le terme sous-culture est utilisé de manière péjorative pour désigner quelque chose qui est culturel mais qui n'est pas considéré comme égal à l'Art avec un grand A. Pourtant, qu'est-ce qui différencie concrètement Mozart de Justin Bieber ? Qu'est-ce qui différencie Okami de Call of Duty ? Qu'est-ce qui différencie la peinture hollandaise du XVII° siècle de la peinture contemporaine qui se résume souvent à un coup de peinture rouge sur une toile vierge ? Allons plus loin : qu'est-ce qui différencie la poésie d'Apollinaire au rap ? En terme de nature, il n'y a aucune différence. C'est donc une question de critères esthétiques.

Mais qui fixe les critères esthétiques dans ce cas ? Sont-ce les individus ? Si oui, c'est une affaire de goûts et de subjectivité. Mais le conformisme peut également jouer un grand rôle dans cette définition des critères esthétiques. Personnellement, j'ai beaucoup aimé le film Prometheus de Ridley Scott. En regardant les critiques, j'ai été étonné de découvrir que l'écrasante majorité des opinions émises était négative. Les critères esthétiques, c'est donc à la fois un fait individuel et un fait social. C'est un fait individuel, parce que comme je l'ai déjà dit plus haut et illustré dans mon exemple, chaque individu a inconsciemment forgé au fil du temps ses propres critères esthétiques. Mais c'est aussi un fait social lorsque les critères esthétiques sont imposés par la majorité. Et bien souvent, pour reprendre un propos de Marx, dans la société bourgeoise [donc celle où nous vivons], le passé domine donc le présent. C'est seulement ainsi que l'on peut comprendre la valorisation, des écoles aux forums, de ce que le passé a produit. Dans les écoles, cela se traduit par la glorification à outrance de la littérature classique à travers l'instauration de véritables canons de ce que doit être et ce que ne doit pas être un bon livre. Dans les forums, là où pourtant théoriquement la domination d'un pouvoir qui veut imposer sa manière de penser la culture et l'art n'est pas censé exister, le même phénomène s'observe par exemple pour les jeux vidéos. Qui sont ces gens qui méprisent Skyrim au profit de Morrowind parce que c'est casual ? Ce que tant de dictateurs d'une certaine pensée unique affirment comme une dérive du casual gaming dans le jeu vidéo, n'est-ce pas là tout simplement un certain conservatisme passéiste qui glorifie ce qu'il connait déjà ? Dans le cas de Skyrim, je dirais moi que ce qu'ils nomment casual, c'est tout simplement la modernité : ne plus jouer dans un univers figé, avec une maniabilité rigide. A suivre la pensée unique, il faudrait que nous jouions tous sur Nes et Super Nintendo !

Mais là encore, de même que pour la pensée dominante, un tel postulat est avant tout l'expression d'une subjectivité. La culture comme l'art, c'est donc essentiellement une affaire de critères, mais aussi de pouvoir. Imposer des canons, c'est comme imposer sa langue : c'est indirectement imposer une manière d'être et de penser. Cela dépasse même de loin le simple cadre de la définition de la culture que j'ai donnée au début. N'impose-t-on pas des critères de beauté aux femmes depuis la nuit des temps ? La femme étant le sujet d'un nombre incalculable d'œuvres dites culturelles depuis la nuit des temps, la femme elle-même peut par conséquent être assimilée à de la culture, avec les critères esthétiques qui vont avec. Dans l'humanité, tout ou presque peut donc être qualifié de culturel et même d'artistique. Oui, L'Homme est culture de la tête aux pieds. On en revient encore et toujours à cette notion de critères esthétiques et de rapports de pouvoir. Avant de dire que telle oeuvre est bonne et que telle autre est mauvaise, nous devrions tous faire preuve de modestie avant de jouer les maîtres de pensée. Non, ce n'est pas parce que la masse a une opinion donnée sur telle ou telle oeuvre qu'elle a forcément raison.

Cela ne veut pas dire non plus qu'il faut adopter l'exact inverse, qui est l'anticonformisme. En effet, l'anticonformisme se définissant systématiquement par opposition à l'avis majoritaire, il peut être considéré comme un conformisme inversé. On peut aimer un auteur de niche pas tant par sa qualité intrinsèque que par le fait qu'il soit décrié par la majorité. L'humain est ainsi fait qu'il déteste être seul et affronter sa propre subjectivité, quitte à froisser ses semblables. A ce sujet, le philosophe Pascal a eu au XVII° siècle des propos qui ne sont pas dénués d'intérêt pour notre questionnement : "Nous naissons par hasard dans un monde qui s'en fiche, où nous finirons par mourir sans savoir pourquoi nous y sommes nés. Comment gérer cette affaire-là ? Car c'est gênant tout de même. Faut-il être sérieux ou frivole, cigale ou fourmi ? Faut-il penser à la mort ou bien en écarter l'idée ? Honnêtement, les deux se défendent". La réponse à notre cher Pascal, c'est la culture. En tant que fait social, elle nous rapproche d'autrui et nous permet d'échapper à la vacuité de l'existence. De même, ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre à la fois le conformisme et la domination de certains critères esthétiques, puisque ces deux éléments sont indissociables. Dans tous les cas, cette hégémonie permet de comprendre pourquoi la culture a tendance à s'uniformiser avec le temps dans les deux grands médias de masse que sont devenus le cinéma et les jeux vidéos. L'artiste qui s'écarte des canons esthétiques avalisés par les masses est bien souvent condamné à l'échec sauf à de très rares exceptions. Pourquoi ? Tout simplement parce l'existence de canons collectifs nous pousse à l'intolérance.

Nous voici donc arrivés au terme de notre réflexion sur la culture et ses implications sur l'individu, la société et la culture elle-même. On a vu que la culture est intrinsèquement liée à des critères esthétiques issus de la subjectivité de chacun. En tant que fait social qui unit les individus, la culture est également indissociable de la vie en société. Pour autant, cette unité est paradoxalement dangereuse parce qu'en voulant à tout prix ne pas se retrouver seul, l'individu a tendance à se soumettre aux critères esthétiques de la majorité. C'est contre cela que je vous mets en garde, même si vous pouvez bien entendu poursuivre la réflexion dans les commentaires. Qu'est-ce que la culture et l'art pour vous ? Existe-t-il des critères objectifs pour définir l'art en tant qu'élite des oeuvres culturelles ? Ou bien au contraire, comme je le défends, estimez-vous que le concept même de qualité se doit d'être relativisé au regard de la subjectivité de chacun ? A vos claviers, et à la prochaine pour une nouvelle analyse philosophique :)